Qui vote pour Marine Le Pen?

9 Posted by - 5 maggio 2017 - Blog

On s’interroge souvent sur ce qui pousse les Français à voter pour Marine Le Pen. Une explication récurrente est celle de la “rage”. La rage des citoyens contre les immigrés, les minorités, les musulmans, etc. Cela dérive du fait que les médias ont tendance à classifier le Front National de parti xénophobe et raciste.

Cette vision de choses est renforcée par le fait qu’au premier tour, les deux candidats qui ont reçu le plus de votes, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, proposent deux positions très différentes concernant le thème de l’immigration. Toutefois, les deux candidats présentent aussi deux programmes très différents sur le plan économique. Macron, en continuité avec ses prédécesseurs de “droite” comme de “gauche”, propose un programme en ligne avec l’agenda “néo-libéral” qui prévoit une “libéralisation” du marché du travail et une réduction du rôle de l’Etat dans la gestion macroéconomique. Le Pen au contraire pousse pour un rôle plus actif de l’Etat dans la création d’emploi et dans la protection des industries nationales. Il devient donc intéressant de regarder de plus près ces deux dimensions – immigration et économie – dans les dynamiques électorales françaises pour essayer de définir laquelle est déterminante.

Pour répondre à cette question, on peut commencer par regarder les conditions socio-économiques des différents départements français et les comparer avec les résultats du premier tour des élections présidentielles. Marine Le Pen a obtenu un score un peu supérieur à 21% au niveau national mais dans certains départements elle a récolté moins de 10% lorsque dans d’autres elle a atteint jusqu’à 35%. Qu’est-ce qui détermine ces différences?

Une simple analyse de corrélation entre pourcentage de vote et conditions socio-économiques nous indique que plus le taux de chômage est élevé, meilleurs sont en général les résultats de Marine Le Pen. Cette corrélation explique plus ou moins un tiers du vote pour Marine Le Pen. Le niveau du PIB par habitant, calculé à parité de pouvoir d’achat, est aussi corrélé avec le vote pour le FN mais de manière négative: dans les départements avec un niveau relativement plus bas de PIB par habitant, les scores du FN sont généralement plus élevés. En même temps, on observe qu’il n’y a aucune corrélation entre le taux d’immigration dans les départements et les scores du FN. Cela suggère que peut-être la dimension économique a un poids plus lourd que la question de l’immigration dans les choix électoraux des Français.

Figure 1: corrélation entre le vote pour MLP et taux de chômage, PIB par habitant en standards de pouvoir d’achat (SPA), et solde migratoire, par département.

french election fig 1

Pour essayer de confirmer ces résultats, on peut étudier l’importance relative des trois indicateurs dans l’explication du vote à travers une régression dans laquelle on les compare ensemble. Afin d’obtenir des résultats plus solides nous avons appliqué une pondération sur base de la population de chaque département.

Voici les résultats:

Table 1: Vote pour les quatre candidats au premier tour et indicateurs socio-économiques (niveaux)

french election tab 1

Tout d’abord, il est intéressant de remarquer que le taux d’immigration net n’est pas significatif dans l’explication du vote pour les quatre candidats principaux. En d’autres termes, le thème de l’immigration ne semble pas avoir déterminé les choix électoraux des citoyens. Les indicateurs économiques, au contraire, apparaissent très significatifs dans l’orientation des électeurs vers le Front National.

En réalité ils sont aussi très significatifs pour expliquer les votes pour Fillon et Macron mais cette fois dans le sens inverse ! Plus le niveau de bien-être de la population est élevé, plus se dessine une tendance à voter pour Fillon et Macron. Pour ce qui concerne Mélenchon, on ne trouve pas de valeurs significatives, ce qui pourrait indiquer que le vote pour le candidat des Insoumis est déterminé par d’autres facteurs, situés au-delà de notre champ d’analyse.

Les indicateurs économiques expliquent en revanche très bien (pour presque 2/3) les résultats du premier tour de Le Pen et de Macron mais avec des corrélations opposées: plus le taux de chômage est élevé, plus Le Pen augmente son score. C’est la même chose – mais avec un signe négatif – pour le PIB par habitant : plus il est élevé, moins les gens votent Le Pen. On peut tenir le discours exactement inverse pour Macron: un taux de chômage bas et des revenus élevés impliquent une forte tendance à soutenir le candidat de En Marche. Les résultats sont également statistiquement significatifs.

Des résultats comparables peuvent être observés en considérant les taux de variation de ces indicateurs c’est-à-dire en considérant le changement dans les dernières années du taux de chômage, d’immigration et de revenus. L’analyse des taux de variation des indicateurs économiques explique un autre 20% à 25% du vote pour les deux candidats principaux. Dans les départements où les revenus par habitant ont augmenté, le vote pour Macron est plus élevé. Dans ceux où ils ont baissé, les électeurs préfèrent voter pour Le Pen. La variation, en pourcentage, de nombre de travailleurs est encore plus significative: là où les emplois ont le plus disparu, les électeurs se tournent vers Le Pen plutôt que vers Macron. Au contraire, si le nombre d’emplois a augmenté, les électeurs ont voté de préférence pour Macron.

Table 2: Vote pour les quatre candidats au premier tour et indicateurs socio-économiques (taux de variation)

french election tab 2

Une fois encore, on observe que l’indicateur de l’immigration n’est pas significatif. Cela confirme que le thème de la xénophobie n’est peut-être pas aussi important qu’on le croit. On pourrait aussi en conclure que la question de l’immigration ne sera pas la plus déterminante dans l’élection du prochain Président de la République. Les conditions économiques semblent l’être beaucoup plus. Cela indique peut-être aussi quelles priorités devrait poursuivre celui ou celle qui obtiendra la confiance des électeurs dans quelques jours.

S’il est donc évident que les conditions économiques ont été particulièrement déterminantes pendant le premier tour en ce qui concerne la décision de voter Macron ou Le Pen, avec bien entendu des signes opposés, on peut raisonnablement penser qu’elles resteront décisives dans le vote du second tour, où le choix est seulement entre les deux candidats qui personnifient les deux extrémités opposées de la polarisation économique de la France actuelle.

Pour essayer de prévoir le résultat du deuxième tour, on peut combiner les indicateurs de bien-être économique dans un index de “difficultés économiques”, mesuré par chaque département. Puis on doit considérer que les derniers sondages donnent Macron à 60% et Le Pen à 40% au niveau national, et que chaque département a un “poids” électoral différent.

C’est ainsi qu’on peut estimer que le résultat final devrait être une victoire d’Emmanuel Macron avec 59% des votes, contre 41% pour Marine Le Pen. Macron gagnerait dans tous les départements de la France métropolitaine, sauf en Aisne, Ardennes, Ariège, Aube, Aude, Gard, Hérault, Nord, Pas-de-Calais, Pyrénées-Orientales, Tarn-et-Garonne, et Vosges, où Marine Le Pen l’emporterait, et en Alpes-de-Haute-Provence, Vaucluse, et Haute-Corse, où la différence serait minime et le résultat final plus difficile à définir.

Au-delà de la prévision électorale, l’aspect le plus important est que les élections présidentielles de 2017 reflètent plus que jamais la polarisation économique et sociale de la France, un pays qui est dans un processus clair d’augmentation des inégalités.

Agénor

 

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